"Musica ars omnes exsuperat artes"
(Aurélien de Réomé). 

Chant d'église, chant liturgique traditionnel, le "Chant Grégorien" est aussi un chant qui s'inscrit dans une Histoire humaine. L'évolution récente des pratiques liturgiques semble le mettre aujourd'hui à l'écart de sa fonction originelle. Seuls des milieux intégristes et quelques monastères l'ont maintenu ou repris dans leur liturgie. Mais faut-il conclure de cette mise à l'écart assez générale une désuétude irréversible de ce répertoire, alors que par ailleurs les concerts et les enregistrements de Chant Grégorien semblent reconquérir les sensibilités de nos contemporains?

 En fait notre culture moderne occidentale est une culture de plus en plus rétrospective : elle semble vouloir par là s'inscrire dans la continuité de son Histoire. Pour cela, elle cherche à mieux connaître et comprendre la richesse de son passé. C'est ainsi que, dans le domaine de la musique, on témoigne d'un intérêt accru pour les œuvres anciennes et que la fidélité de la restitution de ces œuvres est devenue une priorité. Pour sa part, le Chant Grégorien a fait depuis plus d'un siècle l'objet de recherches diverses et approfondies. Mais l'étendue de son histoire et du territoire qu'il a recouvert rendent la tâche complexe et parfois hasardeuse. De nombreuses théories ont vu le jour, sans qu'aucune ait pu faire durablement l'unanimité.

 Chaque époque a fait appel à la créativité des ses artistes, et l'on pourrait craindre que l'importance accordée à la fidélité à des modèles anciens nuise à la spontanéité et à la richesse de cette même créativité. Comment accorder aujourd'hui ces deux pôles d'exigence? sachant que d'une part, se "transporter" dans une autre époque n'est jamais tout à fait possible - les influences d'une culture sont trop profondes pour être parfaitement objectivables - et que, d'autre part, la simple relecture d'un document ancien avec une sensibilité moderne semble ne plus satisfaire nos exigences scientifiques actuelles. Il faut donc tenter de définir un nouveau terrain d'entente où l'acte musical puisse intégrer à la fois la référence à des pratiques musicales anciennes et les composantes plus ou moins inconscientes de notre sensibilité moderne.

 La prise en compte attentive des ressources et des contraintes physiologiques observables dans l'acte de chant constitue certainement un des lieux d'articulation possible entre ces deux éléments. Si tout être humain est en effet nécessairement influencé en profondeur par sa culture, on ne peut dire cependant que le geste musical fasse appel à des données en tous points différentes d'une époque à l'autre. Il reste un aspect de la réalité du chanteur qui échappe aux variations culturelles : c'est sa réalité corporelle. Or on sait à quel point les méthodes d'enseignement du chant ont connu de profonds changements au cours des siècles en Occident, et il est assez évident qu'un important travail s'impose pour retrouver l'attitude corporelle du "chanteur traditionnel". En d'autres termes, il paraît indispensable de "travailler" le chanteur pour retrouver le chant Grégorien lui-même.

 La question reste cependant complexe de savoir comment servir au mieux une musique ancienne tout en répondant aux attentes et aux besoins d'une époque. Les réponses varient nécessairement selon le choix des priorités. Tenter de restituer à l'identique une pratique ancienne, outre les inévitables incertitudes liées à la perte de l'oralité, risque d'accuser l'hiatus entre les différences de langages et de besoins, tandis qu'une sur-adaptation de cette même pratique peut diminuer sensiblement sa richesse originelle et la fragiliser face aux fluctuations et aux aléas des époques successives. La question se pose donc en termes de dosage entre l'exactitude face à une réalité historique (plus ou moins identifiable d'ailleurs) et l'efficacité au sein d'une situation concrète actuelle.

 S'il est vrai qu'une tradition de chant n'est pas de soi "éternellement" efficace, les pratiques musicales du passé et les enseignements théologiques relatifs à ces pratiques ne définissent-elles pas cependant un certain axe autour duquel la nouveauté doive s'organiser? De nombreux textes des conciles et des Pères de l'Église ont tenté de définir ce que devait être le chant d'église. Mais comment ne pas voir par ailleurs que leurs enseignements et leurs exigences mêmes étaient étroitement liées aux préoccupations de leur temps, à un certain type de besoins et certaines formes de langages?

 En tout cas, il ne fait aucun doute que l'Église a toujours accordé le plus grand soin à l'exécution du chant liturgique (du mois en théorie), convaincue qu'elle était de l'efficacité souveraine de la musique en général sur les âmes. "Musica movet affectus" affirmait Isidore de Séville. De son côté l'anglais Jean Cotton (fin du XI° s) déclarait : "La musique flatte l'oreille, relève l'esprit, excite les guerriers au combat, remonte ceux qui sont las et désespérés, réconforte les voyageurs, désarme les brigands, radoucit les coléreux, éloigne les pensées vaines, calme la rage des gens emportés".

 Difficile donc de réduire la restauration du Chant Grégorien à une simple rétrospective sur un répertoire ancien; il faut aussi considérer la visée de ce répertoire, essayer comprendre et se réapproprier au mieux les moyens traditionnellement mis en oeuvre, et croire à la pertinence de ces moyens dans notre culture moderne.

Damien Poisblaud